A l’école des «employés de maison» des quartiers chics
Vendredi 04/04/2008 | Posté par Elisa Mignot
Reportage dans un cours d'alphabétisation des quartiers chics où des dizaines de femmes viennent apprendre le Français, sésame pour l'obtention des papiers.
« Quoi, il y a des cours d’alphabétisation dans ce quartier ? mais pour qui ? » C’est la première réaction qu’ont eue les gens à qui j’ai dit que j’allais assister à un cours d’alphabétisation pour les étrangers dans les beaux quartiers de Paris. Il est 20h15, les élèves arrivent et attendent patiemment devant la porte dérobée à côté du temple protestant qui organise ces cours. « Bonsoir, bonsoir ». Je me mêle au petit groupe où l’on parle espagnol, polonais, arabe et philippin. La porte s’ouvre, la petite troupe bavarde mais disciplinée trottine jusqu’aux deux salles où ont lieu les cours. A peine rentré, tout ce petit monde déplace les tables et organise la salle selon un plan qu’ils ont manifestement bien en tête. Il y a une écrasante majorité de femmes. Et parmi elles, de Philippines. Jacques, qui organise le cours, confirme : « Elles sont près de 60% des élèves ».
Lui qui, depuis des dizaines d’années, s’occupe de ces cours d’alphabétisation a vu passer toutes les vagues d’émigration : d’abord portugaise et espagnole, puis maghrébine, sri-lankaise et « aujourd’hui la tendance est aux Philippines ». Elèves un soir ou deux de la semaine, la plupart sont, pendant la journée, « femme de ménage », « nounous », « baby-sitters ». « Employés de maison », les corrigent, en articulant chaque syllabe, les bénévoles qui assurent les cours.
Avant de s’asseoir chaque élève doit donner le numéro de sa fiche où sont notés ses prénom, nom, nationalité, profession et adresse. Il y a plus de 150 fiches. Ce soir, ils sont près de 60 à prendre le cours. Jacques fait l’appel. Les places sont limitées et il ne garde que les personnes les plus assidues.
- « Bonjour monsieur »
- « Bonjour Melinda »
- « Vous arrivez comme ça avec un grand sourire mais n’êtes pas venue depuis le 18 février, pourquoi ? »
- « Mais monsieur, ça n’est pas ma faute, tout ce temps j’étais avec mes patrons à Courchevel »
- « Eh ben, ils en ont de l’argent vos patrons ! »
Une autre élève vient le prévenir que Maria sera absente. Jacques, inquiet, lui demande si elle n’a pas été « prise par les policiers ». Elle le rassure : Maria est retournée, en vacances, aux Philippines. Ceux qui ne viennent pas des Philippines sont des étudiants étrangers, des travailleurs indépendants ou encore des conjoints de Français.
A chaque table, il y a un professeur avec un groupe de niveau différent. Certains parlent le français mais ne l’écrivent pas ou ne le lisent pas ; d’autres ne parlent pas français mais savent lire et écrire dans leur langue maternelle; il y a aussi ceux qui ne parlent pas français et ne savent ni lire ni écrire dans leur langue. Les femmes racontent toutes la même chose : « On ne parle jamais français. Les patrons nous parlent en anglais et ils veulent aussi qu’on parle en anglais à leurs enfants.»
« Une plu-me », « un en-fant », entend-on à la première table où deux femmes sont assises avec leur professeure. A celle d’après, on lit le magazine Point de Vue, on discute, on commente, on apprend à converser. A la troisième, cinq jeunes femmes philippines, aidées par un monsieur à lunettes, remplissent consciencieusement un cahier d’exercices de vocabulaire.
Quand on leur demande pourquoi elles veulent apprendre le français, les femmes hésitent à répondre. C’est plus pratique dans la vie quotidienne, disent-elles d’abord, pour répondre au téléphone chez les patrons par exemple. Et puis, après les avoir rassurées, leur avoir dit que ni leur nom, ni l’endroit du cours ne seraient révélés, après avoir parlé des enfants qu’elles gardaient, de Sous le soleil à la télé le samedi, elles finissent par dire que c’est pour obtenir des papiers. « M. Sarkozy m’a demandé d’apprendre le français, lance l’une d’elles. Une personne immigrée si elle veut avoir des papiers, elle doit parler, lire et écrire le français. C’est pour ça qu’on est là. »
Difficile de savoir combien d’élèves ont des papiers en règles. « Plus des deux tiers n’en ont pas, croit savoir un des professeurs bénévoles, mais chut… ». « Je ne veux pas faire trop de publicité, confie Jacques, je ne voudrais pas qu’un policier trop zélé soit à la sortie du cours ». Le bouche-à-oreille fonctionne de toute façon très bien et les cours ne désemplissent pas. « L’apprentissage est souvent lent mais c’est un endroit important pour eux, ajoute-t-il. Un jour un élève m’a dit, ’’ici, on est quelqu’un’’, et c’est la plus belle chose qu’on puisse dire. » Un jour une jeune femme est revenue en pleurs quelques minutes après la fin d’un cours. A l’arrêt de bus en face, une de ses amies philippines avait été contrôlée puis emmenée par les policiers. On a appris plus tard que, trois jours après, elle avait été renvoyée dans son pays.
Pour toutes ces raisons, le lieu où sont dispensés ces cours ne sera pas précisé…et après tout il n’est pas forcément utile de savoir quel est cet arrêt de bus, quel est ce beau quartier, qui est Jacques…le fait est qu’à la nuit tombée, dans des salles sans pignon sur rue, des dizaines et des dizaines de personnes apprennent le français dans l’espoir de pouvoir rester ici, de travailler, de se promener sans être inquiétées.
Elisa Mignot
Lui qui, depuis des dizaines d’années, s’occupe de ces cours d’alphabétisation a vu passer toutes les vagues d’émigration : d’abord portugaise et espagnole, puis maghrébine, sri-lankaise et « aujourd’hui la tendance est aux Philippines ». Elèves un soir ou deux de la semaine, la plupart sont, pendant la journée, « femme de ménage », « nounous », « baby-sitters ». « Employés de maison », les corrigent, en articulant chaque syllabe, les bénévoles qui assurent les cours.
Avant de s’asseoir chaque élève doit donner le numéro de sa fiche où sont notés ses prénom, nom, nationalité, profession et adresse. Il y a plus de 150 fiches. Ce soir, ils sont près de 60 à prendre le cours. Jacques fait l’appel. Les places sont limitées et il ne garde que les personnes les plus assidues.
- « Bonjour monsieur »
- « Bonjour Melinda »
- « Vous arrivez comme ça avec un grand sourire mais n’êtes pas venue depuis le 18 février, pourquoi ? »
- « Mais monsieur, ça n’est pas ma faute, tout ce temps j’étais avec mes patrons à Courchevel »
- « Eh ben, ils en ont de l’argent vos patrons ! »
Une autre élève vient le prévenir que Maria sera absente. Jacques, inquiet, lui demande si elle n’a pas été « prise par les policiers ». Elle le rassure : Maria est retournée, en vacances, aux Philippines. Ceux qui ne viennent pas des Philippines sont des étudiants étrangers, des travailleurs indépendants ou encore des conjoints de Français.
A chaque table, il y a un professeur avec un groupe de niveau différent. Certains parlent le français mais ne l’écrivent pas ou ne le lisent pas ; d’autres ne parlent pas français mais savent lire et écrire dans leur langue maternelle; il y a aussi ceux qui ne parlent pas français et ne savent ni lire ni écrire dans leur langue. Les femmes racontent toutes la même chose : « On ne parle jamais français. Les patrons nous parlent en anglais et ils veulent aussi qu’on parle en anglais à leurs enfants.»
« Une plu-me », « un en-fant », entend-on à la première table où deux femmes sont assises avec leur professeure. A celle d’après, on lit le magazine Point de Vue, on discute, on commente, on apprend à converser. A la troisième, cinq jeunes femmes philippines, aidées par un monsieur à lunettes, remplissent consciencieusement un cahier d’exercices de vocabulaire.
Quand on leur demande pourquoi elles veulent apprendre le français, les femmes hésitent à répondre. C’est plus pratique dans la vie quotidienne, disent-elles d’abord, pour répondre au téléphone chez les patrons par exemple. Et puis, après les avoir rassurées, leur avoir dit que ni leur nom, ni l’endroit du cours ne seraient révélés, après avoir parlé des enfants qu’elles gardaient, de Sous le soleil à la télé le samedi, elles finissent par dire que c’est pour obtenir des papiers. « M. Sarkozy m’a demandé d’apprendre le français, lance l’une d’elles. Une personne immigrée si elle veut avoir des papiers, elle doit parler, lire et écrire le français. C’est pour ça qu’on est là. »
Difficile de savoir combien d’élèves ont des papiers en règles. « Plus des deux tiers n’en ont pas, croit savoir un des professeurs bénévoles, mais chut… ». « Je ne veux pas faire trop de publicité, confie Jacques, je ne voudrais pas qu’un policier trop zélé soit à la sortie du cours ». Le bouche-à-oreille fonctionne de toute façon très bien et les cours ne désemplissent pas. « L’apprentissage est souvent lent mais c’est un endroit important pour eux, ajoute-t-il. Un jour un élève m’a dit, ’’ici, on est quelqu’un’’, et c’est la plus belle chose qu’on puisse dire. » Un jour une jeune femme est revenue en pleurs quelques minutes après la fin d’un cours. A l’arrêt de bus en face, une de ses amies philippines avait été contrôlée puis emmenée par les policiers. On a appris plus tard que, trois jours après, elle avait été renvoyée dans son pays.
Pour toutes ces raisons, le lieu où sont dispensés ces cours ne sera pas précisé…et après tout il n’est pas forcément utile de savoir quel est cet arrêt de bus, quel est ce beau quartier, qui est Jacques…le fait est qu’à la nuit tombée, dans des salles sans pignon sur rue, des dizaines et des dizaines de personnes apprennent le français dans l’espoir de pouvoir rester ici, de travailler, de se promener sans être inquiétées.
Elisa Mignot

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Alexandra 
Par steve