Rêves de Clichy

Jeudi 10/01/2008 | Posté par extramuros

De nombreux jeunes de Clichy-sous-Bois rêvent de s’en sortir par le travail, en dépit des difficultés qu’ils rencontrent. Ils se disent incompris et souvent stigmatisés à tort. Rencontre avec trois jeunes clichois.

"Monsieur vous voulez vous asseoir ?" - "Non, merci". -    "J’insiste, ne vous gênez pas, vous êtes prioritaire." Bien calée dans son siège au milieu du bus, Djamila, une petite brune, est occupée à tapoter sur le portable de sa copine Bintou assise à côté d’elle. Je décline son offre. Les deux jeunes filles échangent alors un regard interrogatif en considérant la « béquille » sur laquelle je m’appuie. -    "Vous n’avez donc pas mal à la jambe ?" Reprend Djamila. - "Non. Il ne s’agit pas d’une béquille. C’est un monopod, un pied pour poser ma caméra. C’est vrai que c’est tout comme une béquille mais ce n’en est pas une."-  "Vous êtes journaliste ? "- "En quelques sortes oui. Plus précisément, je suis étudiant en journalisme."

Ma réponse attise la curiosité de mon interlocutrice. Son amie Bintou qui rentre dans la conversation m’interroge sur mon école, l’objet de mon déplacement à Clichy.
Alors que le voyage se poursuit, j’apprends des filles qu’elles sont toutes deux élèves en classe de seconde. Elles ont seize ans. Elles veulent réussir leurs études.
Ainée d’une fratrie de cinq enfants, Djamila ambitionne de devenir médecin. Elle me fait savoir qu’elle travaille dur à l’école pour réaliser son rêve. Mais elle sait que le chemin sera long et difficile. A la maison, elle ne peut compter sur personne pour l’aider à faire ses devoirs. De plus, elle doit aider ses parents, un couple d’ouvriers qui travaillent tard, ets’occuper de ses quatre frères et sœurs.


La famille de Bintou est plus nombreuse. Sept enfants. Son papa travaille dans une boucherie. Sa maman est femme de ménage. Sa situation est quasiment identique à celle de son amie. Les deux filles parlent de leurs problèmes. La grève du mois de novembre dans les transports leur a coûté pratiquement une semaine de cours. Ce qu’elles racontent est connu de tous. Les associations implantées dans la ville comme le collectif ACLEFEU, né après les violences de novembre 2005, ont fait l’état des lieux : insuffisance des moyens dans les établissements d’enseignement, effectifs pléthoriques, absence d’accompagnement individuels des jeunes dont les parents sont souvent analphabètes, insuffisance des bourses….
Djamila et Bintou m’interrogent longuement sur les conditions d’entrée dans les bonnes universités et grandes écoles. Lorsque le bus s’arrête au centre de Clichy, je les quitte sur un encouragement. « Travaillez dur, vous y arriverez ».

Avant d’emprunter l’allée de la Chapelle siège du collectif ACLEFEU, je sors ma caméra de son sac pour faire quelques images. Elles doivent me servir à illustrer mon sujet. Soudain, un jeune d’une vingtaine d’année s’approche de moi. Il croit à tort que je l’ai filmé, et n’en est visiblement pas content.  Il me conseille gentiment de ranger mon matériel. « Ici, on n’aime pas les journalistes. Ils viennent nous voir, mais ne disent jamais la vérité. En plus, vous m’avez filmé sans mon accord ». Je tente en vain de lui faire comprendre que je l’ai soigneusement évité et que je me suis contenté de filmer les panneaux. « Je ne travaille d’ailleurs pas pour une chaine de télé. Je suis encore à l’école » ai-je ajouté avec conviction. « Moi je suis gentil ; mais les jeunes là-bas dans l’immeuble pourraient l’être moins. Il vaut mieux arrêter », conseille-t-il. Je lui explique alors que je dois interviewer le responsable d’une association qui travaille justement pour les jeunes. La conversation se poursuit sur un ton nettement plus amical. Omar, c’est son prénom, revient longuement sur l’hostilité des jeunes envers les journalistes. « Ce qui se passe ici n’a rien d’exceptionnel. Toute personne vivant dans ces conditions aura tendance à se révolter » dit-il, en me montrant les immenses barres HLM à l’architecture à la fois quelconque et hostile. Pour lui, les jeunes qui forment la grande majorité des résidents n’aspirent qu’à travailler et à être utiles à la nation comme tout le monde.
« Malheureusement, il n’y a pas de travail et donc pas d’avenir. Qui plus est,
on nous présente collectivement comme des délinquants, chaque fois qu’une petite minorité fait du désordre », poursuit-il avec une pointe de désolation. Omar vit toujours chez ses parents. Il a arrêté ses études avant d’avoir eu son bac. Il a collectionné des missions d’intérim, aidé en cela par son permis B qui dans le monde du travail temporaire constitue une sorte de sésame. Depuis trois mois, on ne lui a rien proposé et il doit se contenter d’une allocation de chômage, qui ne cesse de diminuer. « Depuis les violences de novembre 2005, c’est devenu plus difficile de trouver un job, lorsqu’on habite ici. Les gens se méfient de nous, à cause de notre image de casseur véhiculée par les médias ». Avant de s’en aller, Omar me confie que la situation le déprime. Il ne souhaite pas aller grossir les rangs des Rmistes. Il ne veut pas non plus continuer à vivre partiellement à la charge de ses parents. Omar envisage de quitter Clichy-sous-Bois sa ville natale, dans l’espoir de trouver ailleurs, des cieux plus propices. C’est sans doute le rêve de plus d’un jeune ici.

René Dassie

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